Intervista a Richard Heuzè per il numero 155 di Politique Internationale

Sandro Gozi (49 ans) est, depuis février 2014, le “Monsieur Europe” du gouvernement italien. Secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes auprès de Matteo Renzi, puis de Paolo Gentiloni qui l’a reconduit dans ses fonctions, ardent défenseur de la cause européenne, député depuis 2006, il est à la fois membre du petit Parti radical (libertaire) et du Parti démocrate, dont il a été l’un des fondateurs. Il s’explique dans cette interview sur cette double appartenance, un peu curieuse malgré tout. Sandro Gozi est né a Sogliano al Rubicone, joli village d’Emilie-Romagne. Après des études secondaires à Cesena au lycée Vincenzo Monti (poète italien du XIX siècle), il a été l’un des pionniers du programme Erasmus dont il est aujourd’hui un ardent défenseur. Diplômé en droit de l’université de Bologne en 1992 et auteur, quatre ans plus tard, d’une thèse de droit public, il a également suivi des cours à l’ENA, à la Sorbonne en relations internationales ainsi qu’à la London School of Economics (LSE) en macro-économie. Il a ensuite enseigné les Institutions Européennes dans plusieurs universités: Collège européen de Parme, Collège D’Europe de Bruges, Drew University de Madison (New Jersey)… Entré en 1995 sur concours dans la carrière diplomatique, il est détaché auprès de la Commission de Bruxelles, puis nommé en 2001 coordonnateur du Pacte de stabilité avant de rejoindre le cabinet de Romano Prodi, qui fut président de la Commission de 1999 à 2004. Il sera conseiller politique de son successeur, le Portugais José Manuel Barroso. En 2006, de retour en Italie, il fait campagne pour Romano Prodi, qui est élu pour la seconde fois à la tête du gouvernement. En tant que conseilleur aux Affaires européennes du président du Conseil, il supervise le célébrations du 50° anniversaire des traités de Rome en 2007. Le 1er août 2013, il devient président de la délégation parlementaire italienne au Conseil de l’Europe, viceprésident de l’Assemblée du Conseil de l’Europe et membre de la XIV commission chargé des politiques de l’Union européenne. Très actif, bon orateur, ferme dans ses convictions, Sandro Gozi a publié plusieurs ouvrages dont le dernier porte un titre évocateur: Génération Erasmus. Le 9 janvier 2017, lors de la cérémonie organisée à la Sorbonne pour commémorer les trente ans du programme, il était l’une des trois personnalités invitées à prendre la parole.

R. H.

Richard Heuzé — Depuis plus de trois ans, vous êtes le « Monsieur Europe » du gouvernement italien. En septembre 2011, l’image de votre pays s’était tellement dégradée que Silvio Berlusconi avait dû se démettre de ses fonctions (1). L’Italie a-t-elle, selon vous, retrouvé une crédibilité internationale ?

Sandro Gozi — L’image de l’Italie est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était en 2011. À l’époque, elle était le maillon faible de la zone euro. L’inertie du gouvernement Berlusconi, la sous-évaluation des risques financiers qui menaçaient notre pays avait atteint des niveaux tels que l’Europe entière était très inquiète. Le pays risquait à tout moment un dépôt de bilan. Il y a échappé grâce à la thérapie de choc administrée par le gouvernement Monti. Il n’y avait pas d’autre choix, mais je reconnais que cette expérience aurait dû être plus courte car, si ce sauvetage a réussi, c’est au prix de lourdes conséquences économiques, sociales et politiques. La croissance est devenue négative et les classes moyennes ont payé l’austérité au prix fort. En se présentant aux élections de février 2013, Mario Monti a semé la confusion dans les rangs de ceux qui l’avaient soutenu (2). Le fait que son gouvernement ait duré vingt-cinq mois (3), ce qui est très long en Italie, a offert un boulevard au Mouvement 5 Étoiles (M5S) qui, pendant cette période, est passé de 15 à 25 % des voix. Ces trois dernières années, l’Italie a montré sa détermination à se réformer après quinze années de paralysie totale du système économique et administratif. Le gouvernement Renzi a conduit des réformes fondamentales : marché du travail, éducation nationale et lycées en particulier, justice civile et commerciale avec toute une série de mesures visant à mieux gérer les contentieux. L’Italie est aussi entrée dans la modernité en matière de droits civiques : elle était le seul grand pays européen à ne pas s’être doté d’une législation sur les unions civiles. C’est désormais chose faite, ainsi qu’une loi qui simplifie et accélère les divorces. Ces questions étaient débattues depuis très longtemps, y compris lorsque la gauche était au pouvoir, sans aucun résultat. Matteo Renzi a parfois surpris, voire agacé ses partenaires européens, mais il a prouvé qu’il était crédible.

R. H. — Malgré ce bilan plutôt positif, la victoire du non au référendum constitutionnel du 4 décembre 2016 a conduit Matteo Renzi à présenter sa démission. Comment expliquez-vous ce revers ?

S. G. — La réforme soumise au vote des Italiens avait pour objectif d’améliorer le fonctionnement de l’État. On en parlait depuis trente ans. Le tort de Matteo Renzi est d’avoir lié son destin personnel au référendum. Il avait affirmé que cette réforme était indissociable de programme de son gouvernement . Il avait engagé sa confiance devant le Parlement et il a voulu en faire autant devant les électeurs. Malheureusement, le vote est intervenu dans un contexte économique et social européen très difficile. Matteo Renzi, en donnant une leçon à la vieille garde politique, a fait ce que personne avant lui n’avait fait : il a tenu sa promesse et a démissionné. Ce qui n’est pas si courant en Italie. Il aurait pu laisser le Parlement — qui avait planché pendant deux ans sur cette réforme — monter au créneau. Et dire aux électeurs : « Cette réforme est le fruit d’un travail collectif, à vous de juger. » Il a choisi de procéder autrement. Au final, cette personnalisation extrême des enjeux n’a été bénéfique ni pour Renzi ni pour la réforme.

R. H. — Paolo Gentiloni, qui lui a succédé en décembre 2016 au Palais Chigi (le Matignon italien), sera-t-il en mesure de mettre en œuvre les réformes adoptées (4) ?

S. G. — S’agissant de la réforme de l’administration, c’est le gouvernement Gentiloni qui signe les décrets d’application. De même pour celles du marché du travail et de l’éducation nationale qui doivent subir quelques retouches. Au-delà des réformes, il est permis de s’interroger sur la majorité qui sortira des urnes en février 2018 si la législature va jusqu’à son terme. Aujourd’hui, l’Italie n’est plus une préoccupation, mais elle est encore une interrogation. Après ces trois années de réformes, qui ont succédé à la période troublée du gouvernement Berlusconi, on peut légitimement se demander ce qu’elle va devenir.

R. H. — Et vous, que voudriez-vous qu’elle devienne ?

S. G. — Nous voulons bâtir une Italie qui ne cède pas à la tentation de l’Ancien Régime. Cette tentation est très forte parmi les membres de l’establishment financier, économique et médiatique qui rêvent de voir se refermer la parenthèse des réformes ouverte par Renzi. Nous voulons une Italie qui lutte contre le corporatisme, les rentes financières et le poids de l’administration. Trois ans n’ont pas suffi à la remettre sur les bons rails. Nous allons donc tout faire pour que les prochaines élections permettent de dégager une majorité de gouvernement fermement résolue à poursuivre le processus de modernisation du pays. On ne peut pas exclure un choc frontal entre réformateurs et conservateurs.

R. H. — Le plus grand danger ne réside-t-il pas dans l’affirmation d’un populisme virulent ?

S. G. — Il est clair que le M5S veut conquérir le pouvoir, mais il est tout aussi clair qu’il est absolument incapable d’exercer la moindre responsabilité. À Rome, dont la mairie a été remportée par Virginia Raggi (5) en juin 2016, on assiste jour après jour à l’étalage de son incompétence. C’est un véritable désastre. Le mépris qu’affiche le M5S pour l’expérience politique et le professionnalisme est délétère pour la chose publique. Virginia Raggi n’est pas une erreur de casting de la part du M5S. Virginia Raggi est le Mouvement 5 Étoiles. De ce point de vue, on ne peut pas dire qu’il y ait eu tromperie sur la marchandise. Le M5S vit en permanence dans le conflit. Il a besoin de catalyser les humeurs négatives, de ferrailler contre les institutions, contre les partis politiques, contre le pouvoir établi. Mais il est totalement inapte à l’exercice du pouvoir, et l’a prouvé.

R. H. — En dépit de ses errements, les électeurs continuent de voter pour ses représentants. Comment l’expliquez-vous ?

S. G. — Effectivement, on est encore dans cette phase où tout leur est pardonné. Je ne suis pas sûr qu’elle dure indéfiniment. Il y aura toujours un noyau dur d’indéfectibles, mais arrivera un moment où les électeurs du deuxième et du troisième cercle, ceux qui ont voté 5 Étoiles par ras-le-bol des autres partis politiques, réagiront et se détourneront du Mouvement (6). Les 5 Étoiles vivent encore leur état de grâce. À nous de nous mobiliser et d’apporter des réponses concrètes et convaincantes aux besoins les plus urgents des Italiens.

R. H. — Le M5S n’est pas un phénomène spécifiquement italien. On le retrouve, sous différentes formes, un peu partout en Europe. À commencer par la France, où il prend le visage de Marine Le Pen. Le populisme est-il inéluctable ?

S. G. — Non. Je ne le crois pas. Certes, le danger existe, mais il ne faut jamais oublier que le meilleur allié du populisme, c’est l’immobilisme. Tous ceux qui veulent que rien ne change, qui sont partisans d’ajustements à la marge et qui sous-estiment la portée des grands débats de société, font, consciemment ou inconsciemment, le jeu du populisme. Nous devons regarder les réalités en face. Un exemple : quand Beppe Grillo, Matteo Salvini de la Ligue du Nord ou Marine Le Pen prétendent que la solution à l’immigration consiste à ériger des murs, à installer des barbelés, à refouler les migrants ou à les laisser se noyer en Méditerranée, ils montrent aux citoyens qu’ils comprennent leurs peurs. L’une des erreurs que nous avons commises a été de minimiser ces peurs et de ne pas voir qu’elles gagnent des couches de plus en plus larges de la population. Sans, pour autant, nier l’existence des problèmes qui sont à l’origine de la montée des populismes, nous devons nous adresser à ces citoyens et leur proposer des solutions radicalement différentes.

R. H. — Puisque vous parlez de solutions « radicales », je saisis cette occasion pour rappeler que vous êtes membre du Parti radical. Tout en étant vice-président du groupe socialiste de l’Assemblée du Conseil de l’Europe (7). N’y a-t-il pas une contradiction entre ces deux appartenances ?

S. G. — Pas du tout. Mon adhésion au Parti radical est complémentaire de mon engagement au sein du Parti démocrate. Je possède d’ailleurs les deux cartes. Ce qui est parfaitement compatible avec les statuts de ces deux formations. Marco Pannella, le leader du Parti radical, était un ami et l’un de mes maîtres à penser. Il estimait nécessaire, sur les questions majeures, de dépasser les clivages politiques traditionnels entre partis et entre États pour développer des approches transnationales. Surtout dans un pays comme l’Italie où les lignes de fracture passent entre réformateurs et conservateurs et entre pro- et anti-européens. Certaines grandes batailles ne peuvent, en effet, être menées que dans un cadre global, qu’il s’agisse du climat, des migrations, de la lutte contre le terrorisme ou des droits de l’homme. Marco Pannella et la Parti radical ont toujours été à la pointe de ces combats. C’est dans cet esprit que je conçois cette double appartenance.

R. H. — Revenons à l’Europe, votre cheval de bataille. Quel regard les Européens portent-ils aujourd’hui sur l’Italie ?

S. G. — L’Italie a montré qu’elle pouvait changer et que ces changements profitaient non seulement aux Italiens, mais à l’Europe tout entière. Avec Matteo Renzi, l’Italie a aussi montré qu’elle devenait plus exigeante dans les négociations européennes et qu’elle était devenue un partenaire plus crédible. Les plans d’investissements de Jean-Claude Juncker en sont un bon exemple. Le premier pays qui a affirmé avec force, au début de 2014, la nécessité de développer une nouvelle politique d’investissement européen, c’est l’Italie. Matteo Renzi a insisté auprès du président Juncker et des membres du Conseil pour qu’ils poussent la Commission à mettre en place des fonds européens. Aujourd’hui, l’Italie en est le principal utilisateur. Grâce à ces financements, quelque 12 milliards d’euros de projets ont vu le jour. Autrefois, l’Italie n’avait pas la capacité d’exploiter pleinement les ressources communautaires. Si elle avait été aussi efficace qu’aujourd’hui, il est probable que le Mezzogiorno aurait fait un meilleur usage des aides qu’il a perçues pendant des décennies.

R. H. — Après le Conseil européen sur l’immigration qui s’est tenu à Bratislava le 16 septembre 2016, Matteo Renzi avait menacé d’opposer son veto au budget européen si les engagements de répartition des migrants continuaient à n’être pas respectés. C’est la première fois que l’Italie usait d’un tel ton…

S. G. — C’est exact. Après Bratislava, nous avons émis une réserve sur la révision du budget pluriannuel de l’Union européenne. C’est moi-même qui m’en suis chargé. Il fallait en finir avec ce double langage qui consiste, lors de chaque sommet, à affirmer que la politique de l’immigration et le chômage des jeunes sont les deux grandes priorités de l’Europe et ensuite à réduire les fonds alloués à ces priorités. Pour nous autres Italiens, ce sont deux questions cruciales. Certes, notre attitude rompt avec la politique européenne que l’Italie a suivie jusqu’en 2014. Mais ce n’est pas au détriment de l’Europe. Bien au contraire : nous demandons plus de faits concrets et d’actes cohérents que de beaux discours.

R. H. — Précisément, au sujet de l’immigration, l’agence européenne Frontex prévoit pour cette année un nouveau flux d’arrivants en Italie, au moins aussi massif qu’en 2016. Comment y faire face ?

S. G. — Au sommet de Malte, le 2 février 2017, l’Europe a apporté son soutien à l’accord bilatéral de coopération conclu trois jours auparavant entre l’Italie et la Libye. Elle s’est déclarée prête à dégager des ressources budgétaires, logistiques et opérationnelles complémentaires pour lutter contre les trafiquants de migrants en Méditerranée centrale et disposée à adopter des « compacts » sur l’immigration (8). Il s’agit d’injecter des fonds dans les pays de départ qui s’engagent, en contrepartie, à prendre leurs responsabilités en freinant l’exode de leurs ressortissants. L’Europe s’est aussi décidée à déployer des garde-côtes et à créer une police des frontières européenne qu’elle doit maintenant rendre opérationnelle. C’était l’une des priorités de notre présidence de l’Europe, au premier semestre 2014. Après la tragédie du 19 avril 2015, où 700 femmes et enfants ont trouvé la mort dans le naufrage de leur embarcation au large de la Libye, l’Italie a demandé à l’Union européenne de réunir un sommet d’urgence. Vous pouvez constater le chemin parcouru depuis lors. Nous ne pouvons pas renoncer à la libre circulation de Schengen. C’est le plus grand acquis de l’intégration européenne. Mais nous devons aussi nous doter d’une véritable politique européenne du droit d’asile et répartir équitablement les réfugiés qui se pressent sur nos côtes.

R. H. — Ce qui est loin d’être le cas. Selon le ministre de l’Intérieur Marco Minniti, sur les 40 000 migrants arrivés en Italie en 2016 et qui auraient dû être répartis entre tous les États de l’Union, seuls 3 200 l’ont été effectivement…

S. G. — C’est tout à fait exact. C’est pourquoi il est important de mettre très vite en œuvre l’accord de relocalisation des réfugiés. Par nécessité, mais aussi pour des raisons de principe. Il est inacceptable qu’une Europe qui, après des négociations longues et difficiles, a fini par s’accorder sur un partage du fardeau minime par rapport aux énormes efforts que l’Italie et la Grèce ont consentis, ne soit pas encore parvenue, un an après, à concrétiser ses engagements. Sans doute n’a-t-on pas compris à quel point cette inertie fragilise le système européen. Si nous ne parvenons pas à appliquer une décision simple, qu’en sera-t-il des accords plus complexes ? Une telle attitude met en péril la confiance que nous nous devons les uns envers les autres et peut conduire l’ensemble du système européen dans une impasse irréversible. Il est tout aussi important d’élaborer un nouveau système de droit d’asile.

R. H. — Les autres pays européens ont souvent reproché à l’Italie son laxisme en matière de gestion des flux migratoires. Qu’en est-il ?

S. G. — Ce n’est pas juste. L’Italie a réalisé des progrès considérables en matière d’identification des migrants. Ce qui permettra de faciliter le retour dans leur pays d’origine des immigrés économiques en situation irrégulière. Et nous le ferons dans l’intérêt de l’Italie, certes, mais aussi de tous les autres partenaires de l’espace Schengen. Répétons-le : il serait parfaitement inacceptable que l’Italie n’obtienne pas en contrepartie de ses efforts une redistribution des réfugiés dans toute l’Europe. Des négociations difficiles sont en cours. Nous les mènerons jusqu’au bout. Cela dit, nous ne nous trompons pas de frontières : ce que nous voulons, c’est défendre les frontières extérieures de l’Europe. Ériger des barrières à Vintimille ou au Brenner, entre l’Italie et l’Autriche, ne résout en rien la question transnationale des flux migratoires. Le seul résultat, c’est de nuire aux échanges touristiques, économiques et humains. En un mot : gardons ouvertes les frontières intérieures ; mais que l’Europe fasse plus et mieux pour nous aider à gérer ces flux.

R. H. — Toujours au sommet de Malte, Angela Merkel a évoqué l’hypothèse d’une Europe à deux vitesses avec, dans le peloton de tête, les pays de la zone euro, et les autres derrière. Cette idée vous inquiète-t-elle ?

S. G. — Non, aucunement. Nous sommes même assez satisfaits de constater que la chancelière allemande se soit départie de sa prudence traditionnelle pour rejoindre des positions exprimées par l’Italie. Depuis le début du gouvernement Renzi, en effet, nous disons qu’il est nécessaire de construire une Europe à plusieurs vitesses, dans laquelle des groupes de pays prêts à aller plus vite et plus loin sur certains sujets pourraient le faire sans être retenus ou freinés par les autres.

R. H. — L’Union européenne a célébré le 25 mars dernier le 60e anniversaire du traité de Rome dans une ambiance morose et au milieu d’innombrables difficultés. Les eurosceptiques proposent d’abolir Maastricht et de renoncer à l’identité européenne. Peut-on revenir sans risque à une Europe à six ou à neuf ?

S. G. — Certains voudraient même démanteler la totalité du projet européen et restaurer les frontière nationales, sans comprendre que les nouveaux défis sont par nature globaux et qu’imaginer y faire face en se repliant sur soi ne mène nulle part. Soixante ans de vie commune, de gestion et de projets communs ont contribué à forger tellement de liens de toutes sortes que même si l’on décidait de les démanteler, on ne reviendrait pas en arrière. Simplement parce qu’on ne retrouverait plus le point de départ. Les solutions simplistes que proposent les populistes européens risquent de nuire grandement à nos intérêts.

R. H. — Quel avenir voyez-vous pour l’Union européenne ?

S. G. — Il n’est pas réaliste de penser que les 27 pays européens pourront continuer à marcher au même rythme. L’Union à 27 est vouée à s’effacer devant des initiatives lancées par des groupes de pays plus restreints. Pour nous, cette évolution est à la fois souhaitable et utile, à certaines conditions bien sûr. La première, c’est qu’il s’agisse d’initiatives ouvertes et inclusives. La liste des participants ne doit pas être fixée dès le départ. On doit proposer à tous les pays d’en faire partie et être prêt à tout moment à faire entrer dans ces avant-gardes tous ceux qui en ont la volonté politique. On ne doit pas construire des clubs fermés ou des directoires. La seconde condition, c’est que les institutions européennes jouent le jeu et qu’elles parviennent à gérer les différences. Ce ne sera pas le plus facile.

R. H. — Il y a vingt ou trente ans, les Italiens voyaient l’Europe comme une planche de salut. Aujourd’hui 45 % des forces politiques veulent en sortir. Comment l’expliquez-vous ?

S. G. — C’est compréhensible. D’abord, parce que nous avons adhéré à l’idée européenne sans vraiment débattre des implications d’un tel engagement. C’était une adhésion aux valeurs de l’Europe, mais assez superficielle. À cela s’est ajouté le fait que la classe politique a longtemps présenté l’Europe comme une contrainte extérieure qui nous ordonnait de prendre des décisions nécessaires bien que douloureuses. « C’è lo chiede l’Europa » (c’est l’Europe qui nous le demande), affirmait-on. L’explication a marché pendant un temps mais, depuis quinze ans, elle est devenue contre-productive. Sans compter que les Italiens ont été déçus par l’Europe. Ils l’accusent de n’avoir pas protégé leur pays, comme ils s’y attendaient, contre la crise économique et financière et de n’avoir pas assumé ses responsabilités face à l’afflux des migrants.

R. H. — Que faudrait-il faire pour redresser l’image de l’Europe ?

S. G. — Il faudrait instaurer une Europe qui procure de nouvelles protections : une politique de sécurité qui contribuerait à la stabilité internationale et à la lutte contre le terrorisme ; une véritable sécurité économique au-delà du Traité budgétaire… Fin 2017, nous devrons tirer le bilan des cinq premières années de ce traité. L’échec est patent. Il va donc falloir changer les règles, revenir à une véritable politique économique de croissance, créer un budget de la zone euro pour les investissements ainsi qu’une Union sociale. Nous avons une Union monétaire et il faut la conserver. Une Union économique est à l’étude pour mettre en œuvre une politique de relance européenne. Nous sommes en train de négocier une Union bancaire. Enfin, nous travaillons à une Union des marchés de capitaux. Actuellement, le système dépend trop des banques pour l’accès au crédit, notamment pour les PME. Il faut trouver des sources de financement alternatives.

R. H. — Quelle importance accordez-vous à l’Union sociale ?

S. G. — C’est fondamental pour la construction de l’Europe. Les objectifs de progrès économiques et sociaux, de lutte contre les inégalités et les discriminations n’ont été que partiellement atteints. Aujourd’hui, nous avons absolument besoin d’un nouveau Pacte des droits sociaux européens et d’une Europe de la jeunesse qui offre des opportunités accrues. Je pense aux jeunes qui participent aux programmes européens de mobilité comme Erasmus, aux volontaires, aux apprentis, aux entrepreneurs, aux étudiants. Nous devons multiplier par dix les financements destinées à ce genre d’initiatives qui sont des initiatives de liberté. Nous devons également nous adresser à cette fraction de la jeunesse qui est exclue du système, à ceux qui n’ont pas de travail et qui ne sont pas en formation, qui ont abandonné l’école ou l’université. On a institué la garantie jeune (9). C’est un premier pas, mais il faut faire beaucoup plus.

R. H. — Vous avez été l’un des pionniers du programme Erasmus. Que retenez-vous de votre passage à la Sorbonne en 1989 ?

S. G. — Mon arrivée à Paris a coïncidé avec la chute du mur de Berlin. Erasmus en était alors à ses tout débuts et ne concernait que quelques centaines d’étudiants. Ce programme devait nous permettre de vivre la nouvelle Europe que nous étions en train de bâtir. Chacun de nous avait le sentiment de participer à ce grand projet qui, à l’époque, faisait rêver les gens de 20 ans.

R. H. — Certains pays européens en ont-ils profité plus que d’autres ?

S. G. — Depuis sa création en 1987, quelque 3,5 millions de jeunes européens ont bénéficié du programme Erasmus. C’est sans doute le plus grand succès de l’Europe. Tout le monde connaît son nom, tout le monde sait ce qu’il recouvre : des échanges, des séjours à l’étranger, l’apprentissage des langues, une ouverture d’esprit, des amitiés… Il serait donc logique qu’une large part des financements européens lui soit consacrée. Or ce n’est pas le cas. Il ne représente que 1,3 % du budget communautaire. Il faudrait porter ce pourcentage à 10 %. Au lieu de 3 millions de jeunes, Erasmus devrait en mobiliser 30 millions. Une telle révolution nécessite clairvoyance et courage. J’ajoute qu’Erasmus est la véritable réponse à la montée des populismes. Le plus formidable des antidotes contre ce cancer qui ronge notre vivre-ensemble.

R. H. — Les étudiants qui ont suivi Erasmus à votre époque accèdent aujourd’hui à des postes de responsabilité. Qui sont-ils et quels enseignements ont-ils tirés de leur expérience ?

S. G. — Première chose : la génération Erasmus doit rendre à l’Europe ce qu’elle a reçu de l’Europe et tout faire pour la relancer. Les Pères fondateurs avaient vécu des drames — la montée des nationalismes et la guerre — que l’absence d’Union avait rendus possibles. Ils savaient que, sans la Communauté européenne, la guerre serait revenue. Notre génération, elle, n’a connu que les côtés positifs de l’Europe mais, aujourd’hui, la désintégration est en marche : le Brexit sème le doute dans les esprits tandis que les principes les plus essentiels, comme la solidarité, le droit d’asile ou l’intégration, sont remis en cause. Nous savons bien ce que cela veut dire, notamment pour les jeunes. L’autre mission de cette génération Erasmus au pouvoir, c’est d’éviter que l’Europe soit marginalisée face à l’élection de Donald Trump, aux ambitions grandissantes de la Russie de Vladimir Poutine et à l’ascension de la Chine. Les Européens ne doivent pas devenir de simples spectateurs du «nouveau désordre » mondial qui est en train de se dessiner sous leurs yeux. À nos dirigeants formés par Erasmus de le comprendre et d’assumer leurs responsabilités.

R. H. — Sur quels thèmes l’Europe de demain doit-elle mettre l’accent ?

S. G. — J’en vois trois : sécurité, jeunesse et culture. L’Union européenne dépense pour sa défense l’équivalent de 50 % du budget militaire américain. Il faut proposer de grands projets mobilisateurs à la jeunesse. Un service civique européen, par exemple, sur le modèle du corps de volontaires que Jean-Claude Juncker voudrait mettre en place et que nous avions inspiré pendant la présidence italienne de l’Union en 2014. Je suis également favorable à un vaste programme de préservation et de rénovation du patrimoine culturel — une Europe de la culture en quelque sorte. Toutes ces initiatives doivent contribuer à donner un nouveau visage à l’Europe.

R. H. — La thèse que vous avez soutenue à Sciences-Po porte sur la « comitologie » (la réunionite). En quoi ce sujet permet-il de mieux comprendre le fonctionnement de l’Europe ?

S. G. — Le système repose sur la formation du consensus. À partir du moment où une idée germe dans le cerveau d’un fonctionnaire de Bruxelles, elle suit un parcours jalonné de réunions, de comités et de groupes de travail où sont représentées toutes les catégories de personnes concernées (syndicats, patronat, consommateurs, défenseurs de l’environnement, etc.). Ces gens sont d’abord consultés pour voir si l’idée va dans la bonne direction. Puis les décisions sont élaborées en concertation avec les différentes administrations nationales. Et quand vient le temps de leur mise en œuvre, d’autres comités entrent en scène à leur tour pour superviser le processus.

R. H. — Je vous sens méfiant…

S. G. — On a parfois l’impression que personne n’est responsable de la manière dont les décisions sont prises. C’est absolument faux : nos propres fonctionnaires sont fortement impliqués dans la préparation des décisions européennes. Il faut dénoncer l’hypocrisie qui consiste à croire que tout relève de la bureaucratie bruxelloise et expliquer comment les choses se passent réellement. Ma il faut aussi simplifier et réaffirmer avec force la primauté du politique sur les bureaucraties nationales et européennes.

R. H. — Encore deux questions, si vous le voulez bien : vous faites partie du gouvernement de Paolo Gentiloni, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Matteo Renzi. Quel président du Conseil est-il ?

S. G. — Paolo Gentiloni a accepté, avec un grand sens des responsabilités, un travail très difficile car, comme vous l’imaginez, succéder à un président du Conseil aussi volontaire et novateur que Renzi ne va pas de soi ! Sa nomination à ce poste, dans la phase de grande incertitude que nous traversons, était certainement la meilleure solution pour préparer l’Italie à affronter les prochaines échéances. Grâce à sa disponibilité, la crise de gouvernement qui a suivi la démission de Matteo Renzi a été gérée en quelques jours seulement,.

R. H. — Et que pensez-vous d’Antonio Tajani, qui a été élu président du Parlement européen le 17 janvier dernier ? Représente-t-il un atout pour l’Italie ?

S. G. — Son élection est une bonne nouvelle pour l’Europe tout entière, surtout à un moment où le Parlement européen a un rôle vital à jouer dans la construction d’une nouvelle démocratie. Antonio est un homme de droite, un ancien porte-parole de Silvio Berlusconi… Mais il est doté d’une longue expérience des institutions européennes et son engagement ne saurait être mis en doute. Pour notre pays, c’est un honneur. C’est, en effet, la première fois qu’un Italien occupe cette fonction depuis que le président du Parlement européen est élu au suffrage universel. Dernier point, et non des moindres : il est l’un de ceux qui peuvent dissuader Silvio Berlusconi de s’allier aux europhobes de la Ligue du Nord lors des prochaines élections législatives de février 2018 et de virer complètement vers l’euroscepticisme.


(1) Le 12 novembre 2011, Silvio Berlusconi présente au président de la République Giorgio Napolitano la démission de son quatrième gouvernement. Le leader politique, âgé de 75 ans, y a été contraint par la tempête monétaire qui s’est abattue sur les marches de change internationaux, provoquant un envol des taux d’intérêt sur les titre d’Etat. Silvio Berlusconi est resté 3 340 jours au pouvoir. Seuls Benito Mussolini et Giovanni Giolitti ont gouverné l’Italie plus longtemps. Silvio Berlusconi avait obtenu la confiance pour son quatrième gouvernement en mai 2008. Il a été remplacé au Palais Chigi par l’économiste Mario Monti, considéré comme un « technicien ». (2) Lors de la formation de son gouvernement en novembre 2011, Mario Monti avait obtenu le soutien de la plupart des forces politiques, dont celui du puissant Parti démocrate. Elles voyaient en lui un économiste compétente capable de redresser les comptes de l’Italie et de calmer la vague de spéculation qui déstabilisait les marchés internationaux. En décembre 2012, alors qu’il avait réussi à redonner une certaine crédibilité au pays, Monti, plutôt que continuer à gouverner jusqu’aux élections programmées en février 2013, a préfère descendre dans l’arène politique et constituer son propre parti, Scelta Civica (choix civique). Cette formation modérée de centre droit a obtenu 8,3 % des voix. (3) Mario Monti a été président du Conseil pendant dix-sept mois, du 15 novembre 2011 au 28 avril 2013. Il avait été précédemment commissaire européen chargé du Marché intérieur de janvier 1995 à mars 1999 sous la présidence de Jacques Santer puis commissaire chargé de la Concurrence de septembre 1999 à octobre 2004 sous la présidence de Romano Prodi. Le 9 novembre 2011, il a été désigné sénateur à vie par le président de la République Giorgio Napolitano. (4) Les réformes adoptées par le gouvernement de Matteo Renzi entre février 2014 et décembre 2016 ont été particulièrement nombreuses: réforme historique du droit de licenciement; instauration d’un nouveau contrat de travail (le « Job’s Act »): réforme de la justice civile et règlement des contentieux judiciaires; réforme fiscale; libéralisation des unions civiles; adoption du divorce rapide; lutte contre le trafics del main-d’œuvre agricole; réforme de la RAI; réforme du volontariat; plafonnement de salaires dans la haute administration, etc. Paolo Gentiloni devra poursuivre nombre de ces réformes en publiant des décrets d’application. Il lui faudra aussi répondre aux injonctions budgétaires de Bruxelles pour éviter à l’Italie une nouvelle procédure d’infraction. (5) Candidate du Mouvement 5 Etoiles (M5S) au Capitole, Virginia Raggi (39 ans) a été sélectionnée par les militants du mouvement sur Internet en obtenant 1525 voix. Elle a été élue maire de Rome le 19 juin au second tour avec 770.564 voix (67,15% des suffrages exprimés). (6) Ce n’est pas encore le cas. Selon un sondage de l’institut Ipsos publié en mars, le M5S est devenu le premier parti d’Italie. Il a atteint pour la première fois 32% des intentions de vote, profitant des division du Parti démocrate (PD) qui perd plus de trois points à 26,8%. Le Parti démocrate peut espérer se reprendre après l’élection de son nouveau leader, lors des primaires qui devaient avoir lieu le 30 avril et pour lesquelles Matteo Renzi faisait figure de favori. (7) Le Parti démocrate est la force politique la plus importante du groupe socialiste à Strasbourg. (8) Il s’agit d’un accord global, comme celui proposé par l’Italie en avril 2016. (9) La “garantie jeunes” est comprise dans le Job’s Act, la loi voulue par Matteo Renzi pour libéraliser les embauches et lutter contre la précarisation du travail des jeunes. Adoptée en 2014 par le Parlement pour une période initiale de trois ans, cette loi impose à l’employeur de titulariser un travailleur après trois années de contrats temporaires pendant lesquelles il aura obtenu des réductions substantielles de cotisations sociales. Cette loi a facilité l’Embauche de près de 600000 salariés. En 2016, les aides à l’embauche en faveur des jeunes ont été reconduites pour un an dans le Mezzogiorno.